INTERVIEW : ANTOINE, Centralien, chanteur, photographe...
Interview parue dans le Figaro Étudiant (2000) — reproduite avec l'aimable autorisation de l'auteur

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Vous m'imaginez à l'X
avec l'uniforme et mes cheveux longs ?

"Ma mère m'a dit Antoine, va't'faire couper les ch'veux "... Tout le monde connaît. Ce que l'on sait moins, c'est qu'Antoine a aussi fait Centrale. Aujourd'hui, 34 ans après, il navigue sur les mers du globe, bien loin de ce à quoi le destinait son diplôme. Depuis un mouillage de la côte Caraïbes du Panama, Antoine revient sur son parcours.

LE FIGARO ÉTUDIANT. Quelle est votre définition de l'ingénieur?

ANTOINE. Faut-il vraiment des définitions pour tout ? Je ne reprendrai pas celle que donnait Boris Vian : " Ingénieur, un sale métier et qui ne rapporte pas "...
Je suppose qu'en français un ingénieur est un cadre supérieur ou un chef d'entreprise à forte connotation technique. Quoique la plupart abandonnent leurs spécialités techniques pour verser dans l'administratif ou l'économique. Je dis en français, parce qu'en italien, on parle d' « ingeniere » ou de « dottore » pour toute personne ayant passé son certificat d'étude.

Quels souvenirs gardez-vous de Centrale ?

C'était une époque préhistorique où la présence en amphis était obligatoire. De façon générale, quelques années avant 68, les élèves de l'école étaient encore de grands potaches, c'est du moins ainsi que je les percevais...

Tout ce que j'y ai appris, je l'ai oublié. Mais j'en ai retiré une chose essentielle : j'ai appris à apprendre, appris à tirer parti, en quelques heures, d'un gros manuel d'une quelconque discipline dont je ne connaissais peut-être rien à la base. Une chose m'a toujours étonné : l'informatique était, à l'époque, tout à fait absente des programmes de l'école. Je ne l'ai découverte que plus tard, et me suis passionné pour elle. Mais Centrale n'y est pour rien !

Quand avez-vous pris la décision de vivre en retrait du monde des ingénieurs ?

Il ne m'a pas fallu plus d'une année pour comprendre que le destin tout tracé qui m'attendait — même s'il avait des chances d'être sanctionné par une certaine aisance financière — ne m'apporterait pas les satisfactions, la liberté d'esprit indispensables.

Puis le succès dans la chanson a tout bouleversé, mais, de toutes façons, je n'aurais pas été un ingénieur comme les autres.

 

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Peu de gens optent finalement pour une autre direction. Est-ce le conditionnement ?

Vous avez donné la réponse : le conditionnement, la peur de tout remettre en question, « l'enrégimentement », qui se produit à tous les niveaux de la société d'ailleurs. En même temps, Centrale dispose d'une place à part, avec quelques destins exceptionnels comme celui d'Eiffel, de Boris Vian, de Bouygues... Je n'ai pratiquement aucun rapport avec d'anciens élèves, à part une poignée de bons copains de l'époque dont j'ai des nouvelles une fois tous les dix ans. (...)

Quand vous avez enregistré Les élucubrations, comment l'école a-t-elle réagi ?

La plupart des élèves ont rigolé. D'autres ont un peu grincé des dents. Curieusement, c'est l'administration qui l'a le mieux pris. Ils avaient bien compris que j'étais parti sur d'autres rails.

Un ancien élève est venu se plaindre au directeur de cet "escogriffe" qui déshonorait l'école en se montrant à la télévision avec ses cheveux longs.
Le chef d'établissement l'a alors pris par le coude et l'a conduit dans la grande galerie de Centrale, jusqu'au buste d'un des fondateurs dont j'ai oublié l'époque — sans doute un contemporain de
Napoléon ... Il avait les cheveux aussi longs que moi !

N'avez-vous pas le sentiment d'être un nomade de luxe ?

Nomade, oui. De luxe, je ne sais pas. Je crois que le voyage tel que je le pratique est accessible à chacun : c'est une question de volonté. Je lisais récemment l'histoire d'un garçon parti vagabonder huit ans sur l'Atlantique avec un bateau de 7,35 mètres, qui lui avait coûté 60 000 francs.
Dire " vous avez les moyens " est un peu facile. Surtout quand celui qui le dit pourrait remettre son mode de vie en question, s'il souhaitait vraiment le faire !

Ne vous sentez-vous pas plus proche de Moitessier que de Martin Bouygues ?

Martin Bouygues est certainement un garçon charmant, mais il est vrai que Bernard Moitessier a eu sur mon existence et sur mes choix une influence bien plus décisive. Quant aux étiquettes, je m'en passe volontiers : marin, ingénieur, chanteur, photographe, auteur, réalisateur, qu'importe !

Tout ce qui beau et passionnant m'enchante. Sur un de mes passeports, émis lors d'une escale en mer Rouge, à la ligne "profession", un fonctionnaire avait écrit : "ingénieur-chanteur, de passage à Djibouti".

Pour conclure, n'en avez-vous pas ras-le-bol que cette étiquette de Centralien vous colle à la peau ?

Cette étiquette-là ne me gêne pas plus que les autres. Les gens savent bien que je ne suis pas un ingénieur. J'ai le diplôme mais, si je me pointais à l'embauche dans une grande entreprise, je ne sais pas si mes occupations des 34 dernières années constitueraient un CV convainquant !

Anne Jouan